APPRENDRE LA LECTURE LABIALE : COMMENT POURQUOI?

Jeanne Garric (extrait du texte paru dans la Caravelle de Juillet 1999)

Des années de pratique, des expériences provoquées ou fortuites permettent d'avancer quelques conclusions sur cet enseignement et ses résultats.

On peut apprendre à lire sur les lèvres, seul. Par le passé, des personnes sourdes et devenues-sourdes en ont donné la preuve. Mais que de tâtonnements ! Que d'embûches ont-ils dû rencontrer ! Que de temps et d'efforts perdus cela a dû être !

Les buts à atteindre sont de voir des mots, des phrases sur les lèvres, c'est-à-dire des mouvements.Ces mouvements sont constitués d'une succession de formes plus ou moins exactes dans leur répétition, plus ou moins visibles, plus ou moins différentes d'une personne à l'autre : le but est de déterminer ces formes et de pouvoir les apprendre.

Il faut une méthode pédagogique pour aider celui qui cherche à apprendre. Quand on veut apprendre, on veut savoir et vite. Il ne faut pas que l'étude soit difficile pour ne pas décourager ou même rebuter.

Au premier regard, la " somme " de ce qu'il faut " voir " paraît si complexe et les éléments si multiples qu'il semble que cela ne soit pas possible. Je n'y arriverai pas ! Il ne faut pas partir battu mais battant. Prendre le problème (de face si on peut dire), vouloir de façon active, s'accrocher dès le départ sont les clés de la réussite.

Découper ce mouvement complexe en formes simples successives, soit en unités de parole, est possible par la prise de conscience de l'articulation de sa propre articulation d'abord, ce qui est plus facile quand on a su parler, quand on a entendu.

Apprendre à faire naître dans son cerveau les mots qui correspondent à ces articulations, un mot simple avant un ensemble de mots ; l'ensemble, c'est la phrase dont la compréhension est plus que la saisie de la gymnastique articulatoire de l'articulation ; la phrase, c'est la pensée ajoutée, c'est l'organisation des concepts. Il faut donc procéder par étapes simples, courtes ; plus elles seront simples, plus cela sera facile.

Les erreurs d'interprétation des formes ont fait apparaître que l'on apprend par comparaison - de l'inexact par rapport à l'exact - par la prise de conscience de son erreur et cela méne à des cascades, des variations de mots que l'on peut comparer successivement et, tout naturellement, cela prête à en faire un jeu, ce qui peut rendre l'étude moins contraignante et, par suite, plus agréable, plus légère car moins étouffante, ce qui apporte une impression de libération, d'ouverture, de vie retrouvée.

Des personnes qui avaient appris à lire sur les lèvres, seules ou avec une aide, ont accepté de "reprendre" à apprendre avec la méthode. Une a très bien formulé son sentiment. A la question : " Qu'est-ce que la méthode vous a apporté ?", elle a répondu, avec une certaine joie visible sur son visage : Je me sens plus libre, je suis sûre de ce que je lis, je ne doute plus et j'ai repris confiance en moi. Je fais beaucoup moins d'efforts, cela vient naturellement.

Une autre a dit : Il me semble que je lis plus, plus longtemps avec moins de fatigue et plus loin . Elle explique qu'elle voulait dire par là qu'il lui semblait qu'elle pouvait tout lire maintenant.

Il est certain que la lecture sur les lèvres est en elle-même un langage, tout autre, car visuel. Comme tout langage, cela s'apprend et, si on a une méthode fondée sur une pédagogie raisonnée, cela s'apprend vite et bien. Cependant, comme pour tout apprentissage, il faut deux ans pour arriver à une connaissance presque parfaite et dans un environnement favorable à la pratique de l'exercice comme pour tout apprentissage d'une langue. Apprendre une langue, c'est d'abord s'ouvrir, accepter de recevoir. C'est l'aspect psychologique et l'apprentissage dépend alors de la volonté, de la ténacité. Mais apprendre un langage autre, c'est inconsciemment changer, changer de personnalité. C'est se transformer, s'adapter..

- Je me sens devenir une autre personne ", " je suis toujours sourde, certes, mais j'oublie que je le suis";

- J'ai évolué, je suis une sourde qui voit et, parfois, je suis comme si j'entendais ",- Après avoir appris comme ça, c'est toute la différence entre une existence complétement heureuse et la vie triste et solitaire que j'avais. Je fuyais les gens parce que j'avais peur de ne pas comprendre, peur de faire des erreurs, peur d'être ridicule. J'étais fermée, très malheureuse, seule. Maintenant je n'y pense plus, j'ai des amis avec qui je parle. Je revis, je redeviens moi-même, tout en étant une autre moi-même ".

(Les mots en italique ont été repris de témoignages écrits.)

Pour en savoir plus : voir le livre de Jeanne Garric

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